[Meilleur article de la semaine]Le Dix30 est un escabeau

Je ne suis pas à 100% d’accord avec le contenu de l’article… mais c’est tellement bien écrit.

En arrivant au Dix30, une affiche immense nous avertit : « Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir. »

Pour vrai ? Ben non. C’est juste écrit « Brossard ». Ce qui revient un peu au même, se dit-on par ailleurs, en regardant les maisons de pierre identiques et les chicots d’arbres plantés çà et là à l’ombre de ces châteaux en série.

J’avais demandé à des gens qui aiment le Dix30 de m’écrire avant ma première visite. J’ai eu plein de réponses. Des profs de littérature, des médecins, des avocats, des informaticiens, des gens que je ne connais pas mais qui me semblaient tout sauf cons, et d’autres dont je respecte l’opinion et l’intelligence. Ils aiment l’endroit qu’ils disent pratique. Pour plusieurs qui habitent Montréal, c’est plus rapide d’aller faire les courses là-bas, avec la voiture, qu’en ville.

Ceux qui ont tenté l’expérience la fin de semaine racontent autre chose : files interminables pour s’extraire du stationnement, puis encore le trafic pour la première lumière, puis la seconde, puis les travaux sur l’autoroute. « Faut beaucoup aimer son auto », a résumé un couple d’amis chez qui je dormais la veille de ma visite.

Je m’attendais au pire. Mais même en cette journée qui s’était considérablement pourrie pour des raisons personnelles, je n’ai pas vécu le traumatisme escompté. Peut-être parce que j’avais déjà vu la même chose ailleurs. En Virginie, en Arizona, au Vermont, dans l’État de New York, ces endroits sont légion et les terrasses de cafés qui bordent des stationnements, d’une accablante normalité.

Et si moi je trouve la chose absurde, le reste de l’Amérique a décidé d’en faire son mode de vie : nous sommes à l’ère des power centers.

Ce qui me dépasse du Dix30, c’est sa prétention. Celle d’être plus qu’un centre commercial à ciel ouvert, mais aussi un quartier, un milieu de vie.

J’ai donc tenté l’expérience. Celle de m’y promener comme tout le monde. Sauf qu’apparemment, je suis pas tout le monde puisque j’aime pas faire les boutiques, et qu’il n’y a que ça ou presque. Alors je me suis mis à suivre des gens pour voir ce qu’ils faisaient.

Car il y a bien du monde venu niaiser ici. Des familles avec des poussettes, du monde en file pour acheter des cafés glacés, des jeunes filles qui hurlent en ressortant de chez H & M avec des sacs remplis.

Mais ça n’en fait pas un quartier. Et les rues ? Et le cinéma à côté ? Et l’hôtel ? Et les restos ?

Sans intérêt. Des bannières. Des trucs comme partout ailleurs. Mais je suppose que c’est exactement ce qui plaît ici. Comme ce qui séduit les acheteurs dans les quartiers adjacents et leurs maisons génériques. (Tiens, j’en ai trouvé une à distance de marche : deux étages, 32 x 32, seulement 890 000 $.)

Mais comme je disais, des boutiques ne font pas un quartier. Des rencontres fortuites au rayon des cocottes chez Williams-Sonoma ne constituent pas non plus une vie sociale. Il manque le chaos du réel dans cet univers policé où je conçois qu’on vienne acheter des choses, mais pas s’y balader.

Je suis donc parti plus tôt que prévu, avec le sentiment d’avoir fait le tour et même plus. Je n’étais pas scandalisé, je m’ennuyais. Suis bien allé essayer des vêtements pour tuer le temps. J’ai acheté un café pour pouvoir utiliser le WiFi et brancher mon téléphone à l’agonie. J’avais fait le tour… Puis ma blonde m’a texté : peux-tu acheter des tortillas, paraît qu’il y a des épiceries vraiment tripantes au Dix30.

Suis donc allé chez Adonis. Quand j’ai enfin trouvé, après avoir tourné en rond dans un trafic pas possible, je me suis demandé ce que les gens trouvaient de si extraordinaire ici. Outre les montagnes de feta, les piscines d’olives et les pièces montées de baklavas, pour le reste, c’est une épicerie ordinaire.

J’ai donc acheté des tortillas industrielles, les seules qu’ils avaient. Mais aussi d’excellents pitas, et des amandes au miel et à la crème. Ma visite n’aura pas été vaine.

Puis j’ai essayé de sortir de là. Mais j’en étais incapable. Comme si le Dix30 refusait de me recracher, et me punissait de ne pas l’aimer ni le maudire. Quand j’ai enfin trouvé l’autoroute 10 où je suis resté pris dans un bouchon, je me suis dit qu’au fond, il n’y a rien à dire sur cet endroit.

Ce n’est pas un cauchemar. C’est rien. C’est pratique ? Alors c’est un escabeau. Une friteuse. Un tournevis. Mais pas un lieu de vie. Rien de sale. Rien qui pue. Rien d’un peu croche, comme l’est la vie. C’est la banlieue ? Nah. Même la plus terne n’est pas aussi prévisible. Le Dix30 n’existe pas vraiment. C’est une fiction. Un simulacre de tout. Un jour, on le rasera, et une fois aplani, on se rendra compte que c’était un jeu d’argent. Une planche de Jour de paye, ou de Monopoly.

Sur le «Plateau-bashing»

Comme Mathieu Charlebois, je suis un peu tanné de lire que l’administration Ferrandez est perdue dans les nuages, qu’elle est dogmatique, qu’elle manque de réalisme.

C’est clair que cette administration n’est pas parfaite et qu’elle gagnerait à écouter un peu plus ses résidents et les commerçants de l’arrondissement. Par contre, ce qu’elle fait, que ça vous plaise ou non, c’est ce que font déjà plusieurs villes en grande croissance et c’est ce qui constitue le futur de nos environnements urbains. Et rien d’autre… pas de communisme, «d’éco-terrorisme» ou de dogmatisme. Allez vérifier par vous-mêmes.

L’article maintenant.

Sur Internet, j’ai la mauvaise habitude de lire les commentaires, autant sur les blogues que sur Facebook. Pourquoi ? Je l’ignore, mais je suis sûr qu’un psychanalyste aurait un plaisir fou à décortiquer cette tendance masochiste, pas trop loin de se donner volontairement des coups de pelle dans le front.

Je ne lis pas tout, évidemment. D’instinct, je sais que certains sujets vont générer des commentaires plus « intéressants » que d’autres. Ainsi, je ne manque jamais ceux d’un article sur la religion musulmane, un politicien corrompu, l’homosexualité, le féminisme ou… le Plateau Mont-Royal. (*)

Car, oui, quand vient le temps d’attirer le commentaire négatif du citoyen un peu jambon, ce coin de Montréal vaut facilement une femme en burqa dans une garderie. Il faut le faire.

Prenons l’installation de deux fontaines publiques utilisant les bornes-fontaines déjà existantes comme source d’eau, la semaine dernière.

N’importe où dans le monde, offrir de l’eau potable à ses citoyens, l’été, ça sonne comme une bonne idée. Mais comme la chose se passe sur le Plateau, la réaction a souvent ressemblé à : « J’aimerais trouver que c’est une idée géniale, mais comme ça vient du Plateau, je suis sûr que c’est la pire chose au monde. »

Prenons cette dame, heureuse de ne plus vivre dans cet enfer où les gens qui ont soif peuvent se désaltérer.

plateau-partie

Ou alors cet homme, qui semble oublier qu’on ne peut pas se garer devant une borne-fontaine.

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Ou celui-ci, qui voit poindre l’ombre de Mao et du Che par le trou du robinet.

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Plusieurs internautes ont quant à eux affirmé qu’il était insensé d’investir de l’argent (un total de 5 000 dollars, incluant l’installation et l’entretien, pour deux appareils qui pourront être utilisés chaque appareil, qui pourra être utilisé plusieurs années de suite) dans ces fontaines alors que « nos infrastructures et nos routes tombent en ruines ! » [MAJ: Merci à André Lapointe d’avoir signalé ma méprise.]

Imaginez seulement le nombre de centimètres d’asphalte qui auraient pu être refaits avec 5 000 dollars. C’est certainement dans les deux chiffres…

À en croire une tranche de la population (une tranche de jambon, si vous voulez mon avis), si une administration municipale n’est pas en train de déneiger un nid-de-poule afin de le boucher, elle gaspille notre argent. Toute somme qui n’est pas mise dans un asphalte lisse et plate comme un épisode de Des chiffres et des lettres est une dépense inutile.

Pour ces gens, je recommande un endroit qui est toujours bien déneigé et où le bitume est impeccable : le stationnement du Carrefour Laval (ou celui du Ikéa de Montréal, tiens). Bonne chance pour y trouver une vie de quartier, par contre.

Mais d’où vient donc cette haine contre le Plateau, cette conviction qu’il ne s’y fait rien de bon, jamais ? Comment le Plateau est-il devenu le Nickelback des quartiers de Montréal pour certains ?

Bien sûr, il y a ces radios d’opinion qui ne ratent pas une occasion de rouler avec leur Hummer idéologique sur le Bixi des essais du château fort de Projet Montréal. Mais ça ne peut pas être seulement ça.

Récemment, le Plateau a installé son premier placottoir. Qu’est-ce qu’un placottoir ?

Concept inspiré de grandes villes comme San Francisco et Vancouver, les placottoirs, ou « parklets », sont en fait des aires de détente aux allures de terrasses sur rue, installées sur des espaces de stationnements devant un commerce. La différence ? Elles sont accessibles à tous, tant aux clients qu’aux passants, et le service et la vente de produits y sont interdits. (Le Devoir, 10 juillet)

Évidemment, Plateau oblige, beaucoup ont ridiculisé l’idée. Le nom de placottoir n’a probablement pas aidé non plus. C’est un peu comme appeler son enfant Marie-Pomme : tu cours après le trouble.

Pourtant, à Verdun, où j’habite, il y a un placottoir installé devant l’église de la station de métro du même nom. Qui plus est, il est situé juste à côté du piano public, autre idée typique de l’ère plateauzoïque.

Le placottoir, qu’on appelle ici « la terrasse avec des chaises en face de l’église », a été installé. Les Verdunois l’utilisent. Tout le monde est bien content. Fin de l’histoire. Personne n’en a parlé dans les médias, personne ne s’est plaint. Aucune publicité n’a été faite autour de son existence.

La solution est-elle là ? Le Plateau devrait-il simplement cesser de sortir des communiqués de presse pour annoncer ses nouvelles fontaines et autres initiatives ?

Dans un Québec qui se répète constamment qu’il n’a pas les moyens de faire autre chose que couper, qui peut au maximum essayer faire tenir ce qui est déjà là, dans un Québec tout en beige, peut-être que celui qui porte un peu de couleur est condamné à devenir une cible.

(*) Nouvel ajout à cette liste : les articles sur les poils de jambes de femmes. Il faut voir le mélange de stupeur, de dégoût et d’envie-de-vomir que ceux-ci engendrent chez les abonnés Facebook du Journal de Montréal. Ces femmes auraient pu se faire des manteaux en peaux d’orphelins qu’on les traiterait avec plus de respect.

 

 

[Meilleur article de la semaine]: Sur la petite morale à cinq sous

Mon meilleur article de la semaine. Du pur David Desjardins : bien écrit, percutant sans être sensationnaliste.

Z’êtes presque mignons avec vos mines déconfites, vos petits airs scandalisés, le visage mimant la caricaturale baboune de l’émotion dépitée.

Vous voilà donc contrariés en même temps que tombés des nues : Georges St-Pierre n’est pas l’être pur à l’irréprochable jugement que vous escomptiez.

Non seulement le champion des arts martiaux mixtes est l’ami proche d’un caïd de la drogue auquel il rend régulièrement visite en prison, mais il s’est aussi fendu d’une missive d’appui à celui-ci, afin de l’épauler dans sa défense. Une lettre rendue publique, dans laquelle il explique au juge qu’on peut être à la tête d’un réseau qui a écoulé pour 1 milliard de dollars de dope tout en étant un gaillard fort sympathique, et un ami sincère.

Qu’importe si on vous explique que cette lettre ne risque pas de faire libérer Jimmy Cournoyer, qui a plaidé coupable afin d’éviter la prison à vie mais devra passer au moins 20 ans derrière les barreaux, vous êtes outrés. « GSP vient de perdre mon respect », écrivez-vous dans les réseaux sociaux. « J’en reviens pas… », renchérissez-vous.

C’était pas suffisant que GSP soit un héros sportif. Il faudrait en plus qu’il soit une sorte de paladin qui pète des gueules en sang tout en s’élevant au rang de parangon de la vertu.

Bon, c’est vrai, c’est un peu ce qu’on vous a vendu. Et dont vous n’avez apparemment jamais douté, refusant de voir que son histoire est bien trop rutilante et admirable pour ne pas avoir été méticuleusement façonnée par les faiseurs d’image de chez Sid Lee.

Pas qu’elle soit fausse. Seulement, elle n’est peut-être pas aussi lisse que le laisse entendre l’entreprise de mise en marché qui en fait un demi-dieu.

Vous n’êtes pas complètement naïfs. Mais juste assez. Vous savez bien que les requins du crime organisé nagent toujours trop librement dans la piscine du sport professionnel. Seulement, gavés du marketing qui a fait de GSP un seigneur du ring, vous vouliez croire qu’il évoluait à une autre profondeur que celle où marinent les rapaces.

Vous êtes déçus de votre idole ? Vous devriez plutôt l’être de vous-mêmes. De votre crédulité, qui serait divertissante si vous ne trempiez pas votre stupéfaction dans la confiture de la petite morale.

Comme cette femme qui signait une lettre aux journaux il y a quelques jours. Texte qui résume assez bien la réaction du public au scandale, et où l’auteure prend la peine d’indiquer qu’elle est mère de cinq enfants, que la drogue c’est mal, que St-Pierre n’avait pas « le droit moral » d’utiliser sa notoriété pour défendre un criminel.

Elle veut sans doute dire que St-Pierre avait l’obligation morale, en tant que vedette chérie du public — et surtout des jeunes ! —, de s’abstenir d’offrir un tel appui à son ami (le droit moral renvoie plutôt aux notions de droit d’auteur). Et je suppose qu’elle déplore que tous les jeunes qui admirent le pugiliste retiennent de cette histoire que la loyauté en amitié tient à un fil que la justice ne peut couper.

Mais sa morale à elle, si.

« Où étaient vos conseillers, votre garde rapprochée » au moment d’envoyer cette lettre à l’avocat de Cournoyer ? demande la même pauvre maman de cinq potentielles victimes de la drogue que vend l’ami de St-Pierre.

Eh bien justement, madame, pour une fois, ils n’y étaient pas, laissant voir un peu d’humanité derrière le personnage, comme lorsqu’il se présente après ses combats, le visage tuméfié, le corps rompu, impossible à maquiller.

Lundi, GSP s’est excusé. Mais c’était surtout pour vous avoir fait de la grosse pé-peine.

Il a bien dit que son ami devrait payer pour ses crimes. Mais aussi qu’il avait droit à la loyauté et à la rédemption. Ses excuses avaient pour but de dissiper le malaise chez ceux qui le vénèrent. Comme s’il avait avoué, en partie, que le produit qu’on leur a vendu n’est pas aussi beau que dans la pub. Que personne ne peut soutenir très longtemps les exigences du mythe qu’on a fabriqué pour le mettre en marché.

Mais dans ce monde où tout fout le camp, tout le temps, c’est le genre d’histoire à laquelle on a trop envie de croire pour voir qu’elle est cousue de fil blanc.

Et crac ! Un jour, les coutures se défont un peu. Et dès que ça se produit, vous voilà prêts à retourner la marchandise.

Comme vous, j’aime bien St-Pierre. J’aime le pugiliste, le sportif, le gentleman de l’octogone. Mais c’est pas une affaire de sport qui nous occupe ici. Ni une affaire de vertu. St-Pierre est un véritable héros sur le ring ; le reste est fabrication, mise en vente.

C’est pas une question morale. Adressez plutôt vos plaintes au service à la clientèle.